Hors la transparence, point de salut ?

Hors la transparence, point de salut ?

 

 

La transparence présente l’intégralité des aspects d’une idéologie dominante. Elle est omniprésente et il est exceptionnel d’ouvrir un journal sans y trouver de multiples références, elle est surtout présentée comme l’ultime recours contre les dysfonctionnements économiques, sociaux, politiques ou individuels. En somme, il suffirait que tout soit transparent pour que tout fonctionne mieux. Cette croyance, hautement discutable, a progressivement émergée pour se généraliser durant ces dernières années.

 

A l’origine, notion des sciences physiques (1361), la notion de transparence s’est étendue à la plupart des volets de l’activité humaine. Sa progressive émergence est la résultante de deux phénomènes.

 

La multiplication des crises

 

·         Un phénomène de court terme lié à la multiplication des crises dans les sociétés contemporaines. Quelles soient de nature technique (Tchernobyl 1986), liées à la sécurité de la filière alimentaire, qu’elles concernent des engagements géopolitiques (existence d’armes de destruction massives en Irak), la perception que lors d’événements majeurs, la chape de plomb du secret tenait les individus à l’écart a entraîné une défiance considérable envers les institutions. Les difficultés majeures de groupes comme Enron, Worldcom ou Vivendi ont accentué la perception d’une opacité croissante.

 

Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau, et les historiens ont bien montré que lors des grandes épidémies au Moyen Age, à l’heure où la peste décimait les populations, le discours officiel se voulait toujours réducteur, rassurant. Ce qui est inédit, c’est l’accélération extrême de ces crises et la défaillance répétée du discours institutionnel. A force d’entendre « ce n’est pas grave, nous avons la situation bien en mains », le consommateur-citoyen perd la confiance et exige la transparence.

 

Cela est d’autant plus important que parallèlement, la visibilité de l’entreprise s’est accrue. Le désengagement progressif de l’Etat dans la plupart des pays occidentaux ou plutôt son incapacité à répondre aux grands défis contemporains ont valorisé l’image de l’entreprise dont on attend désormais qu’elle puisse avoir réponse aux problèmes d’environnement, de culture, de solidarité… De société anonyme, l’entreprise devient à « responsabilité illimitée », ce qui renforce encore sa visibilité sociale.

 

Le poids des médias et de la technique

 

·         Un phénomène de moyen et long terme qui s’inscrit également en conjonction de plusieurs paramètres.

 

D’abord, le poids de la technique qui permet une traçabilité complète de la quasi totalité de nos actions. Grâce aux multiples cartes à mémoire, aux téléphones portables, aux ressources informatiques, aux caméras de surveillance, aux progrès de la localisation, du géo-marketing, nos déplacements, messages, conversations, peuvent être captés et nos activités reconstituées. Parallèlement, chacun peut disposer instantanément d’une quantité considérable d’informations grâce à l’accès Internet et l’échanger grâce aux forums de discussions et autres messageries électroniques.

 

·         La montée de la revendication sécuritaire dans de nombreux états européens n’est pas sans incidence sur l’accroissement de la demande de transparence. En effet, la transparence est à la frontière de la surveillance et de nombreux philosophes comme Jeremy Bentham ou Michel Foucault ont produit de brillantes analyses sur le sujet. L’individu est fréquemment ambigu sur ce sujet puisqu’il accepte toujours la transparence « pour » les autres, rarement sa propre transparence. Or, entre « surveillé » et « être surveillé », la différence est souvent infime et l’alibi sécuritaire utilise souvent la rhétorique de la transparence pour mieux masquer d’éventuelles dérives vers un monde de type « 1984 » imaginé par Georges Orwell.

 

·         C’est aussi en raison même de l’évolution d’un monde plus ouvert que l’idée ou la revendication de transparence progresse. Lorsque jadis, chaque consommateur utilisait des produits locaux et connaissait son fournisseur, le problème ne se posait pas. Parce qu’il y a internationalisation des échanges, perte de visibilité des acteurs, la demande de transparence intervient en facteur de réassurance.

 

·         Enfin et surtout, les médias ont besoin de la transparence. Ils ont pour mission de traquer l’opacité, de révéler les secrets, et comme ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus libres, de plus en plus concurrentiels, ils ont érigé la transparence en valeur ultime. Cette rencontre d’une mission démocratique (informer) et d’un fondement économique ne serait pas critiquable si elle ne donnait pas lieu à d’inquiétantes dérives. La télé-réalité est de ce point de vue l’exemple caricatural où l’exhibitionnisme rebaptisé transparence se donne pour modèle en condamnant ceux qui la dénigrent sous couvert d’avoir ou non, « quelque chose à cacher ». Si vous n’êtes pas transparent, vous êtes suspects.

 

Sous prétexte que le secret serait l’incarnation du mal, tout doit désormais être transparent, les individus, les entreprises, l’Etat lui-même, l’espace de travail s’ouvre au profit d’open-space, l’architecture généralise les immeubles de verre, les textes juridiques favorisent de plus en plus un accès généralisé aux informations.

 

·         Une nécessaire prudence

 

Bien évidemment, tout cela n’est pas critiquable en soi et il convient d’être prudent avec le concept de transparence. La transparence a toujours été au cœur des avancées démocratiques, elle est le socle du développement durable. Ce qui est critiquable réside dans sa déviation technologique comme ultime solution aux maux contemporains. Nous sommes persuadés que la transparence par elle-même ne favorise pas le progrès économique, qu’elle ne résout pas les conflits, qu’elle ne nous rend pas plus heureux. Peut-être a-t-on trop confondu des mots comme transparence, communication ou vérité ?

 

http://tlibaert.info/documents/transSalut.rtf

 



Article ajouté le 2006-10-30 , consulté 65 fois

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